Je prends trop de médicaments : pourquoi, comment en prendre moins et agir
Rédigé par Florent Durand, MediScribe · Destiné aux patients · En attente de validation médicale
Vous ressortez tout juste du cabinet médical. Vos analyses sanguines montrent de nouveaux problèmes, dont certains vous handicapent au quotidien. Le médecin vous a rédigé une nouvelle ordonnance, a ajouté une molécule pour la prostate, une autre pour mieux contrôler votre tension. A partir de demain, ce sera 6,8 ou 15 médicaments. Vous ne savez plus à quoi sert chacun. Vous avez du mal à tous les prendre : vous vous demandez s'ils sont tous vraiment utiles, finalement. Cette fiche est faite pour vous. Elle vous aide à comprendre ce qu'est la polypharmacie, pourquoi cela arrive, quels sont les risques, et surtout comment en parler avec votre médecin.
⚠️Cette fiche est en cours de validation médicale. Elle est basée sur les recommandations de la HAS et de l'ANSM. Elle ne remplace pas l'avis de votre médecin traitant qui connaît vos particularités et votre état de santé.
La polypharmacie en France — chiffres clés
4,4 M
patients en France prennent 10 médicaments ou plus par jour (ANSM, 2022)
40 %
des personnes de plus de 75 ans sont en situation de polypharmacie
10–30 %
des hospitalisations des personnes âgées sont liées à des effets indésirables médicamenteux (HAS)
1. C'est quoi exactement la polypharmacie ?
La polypharmacie (ou polymédication) désigne la prise simultanée de plusieurs médicaments par un même patient. La définition médicale officielle fixe le seuil à 5 médicaments ou plus par jour.
On distingue généralement deux niveaux :
Polypharmacie modérée — de 5 à 9 médicaments différents par jour.
Polypharmacie sévère (ou excessive) — 10 médicaments ou plus par jour.
Ce n'est pas forcément un problème en soi. Certaines maladies nécessitent effectivement plusieurs médicaments pour être contrôlée et atteindre leur bénéfice optimal. Mais quand l'ordonnance grossit au fil des années sans jamais être revue, des médicaments devenus inutiles à votre état, voire dangereux, peuvent s'y glisser.
Médicaments prescrits ET automédication
La polypharmacie ne concerne pas que les médicaments sur ordonnance. Elle inclut aussi ce que vous prenez seul : paracétamol, ibuprofène, compléments alimentaires, vitamines, plantes. Certains de ces produits interagissent avec vos traitements — parlez-en toujours à votre médecin ou pharmacien. Attention : ne prenez jamais du jus de pamplemousse dans un intervalle de 2 heures AVANT ou APRES avoir pris des médicaments.
2. Combien de personnes sont concernées ?
La polypharmacie est un phénomène massif en France, directement lié au vieillissement de la population et à l'augmentation des maladies chroniques.
Plus de 4,4 millions de patients en France prennent 10 médicaments ou plus par jour (ANSM, 2022).
40 % des personnes de plus de 75 ans sont en situation de polypharmacie.
C'est la tranche d'âge 75 ans et plus qui est la plus exposée — mais des adultes plus jeunes avec plusieurs maladies chroniques peuvent aussi être concernés.
Entre 10 et 30 % des hospitalisations des personnes âgées sont liées à des effets indésirables médicamenteux, en partie dus à la polypharmacie.
3. Pourquoi se retrouve-t-on avec autant de médicaments ?
La polypharmacie ne résulte généralement pas d'une erreur médicale. Elle s'installe progressivement, pour des raisons souvent très logiques :
L'accumulation de maladies chroniques — hypothyroïdie, hypertension, diabète, cholestérol, insuffisance cardiaque, arthrose… Chaque maladie peut nécessiter un ou plusieurs médicaments à vie.
La prescription en cascade — un médicament provoque un effet secondaire, qu'on traite avec un autre médicament, qui en provoque un troisième… Ce mécanisme est bien documenté.
Les prescriptions de différents spécialistes — cardiologue, rhumatologue, endocrinologue : chacun prescrit ce qui relève de sa spécialité, et l'ensemble peut ne jamais être réévalué globalement.
Le temps qui passe sans révision — un médicament prescrit pour 3 mois peut se retrouver renouvelé pendant 10 ans par habitude, sans que l'indication soit réévaluée.
Les recommandations médicales — pour certaines maladies comme l'insuffisance cardiaque ou le diabète avec complications, les recommandations officielles préconisent elles-mêmes l'association de plusieurs médicaments.
4. Quels sont les risques réels ?
Plus on prend de médicaments, plus le risque de problèmes augmente. Les principaux risques sont :
Les interactions médicamenteuses — deux médicaments qui se perturbent mutuellement. Le risque augmente de façon exponentielle avec le nombre de médicaments.
Les effets indésirables cumulés — chaque médicament peut avoir des effets secondaires. Plusieurs médicaments ensemble multiplient les risques.
La chute — somnifères, anxiolytiques, antihypertenseurs et certains antidouleurs augmentent le risque de chute, surtout chez les personnes âgées.
La confusion et les troubles cognitifs — certains médicaments (antihistaminiques, somnifères, certains antispasmodiques) altèrent la mémoire et la concentration, surtout après 65 ans.
L'insuffisance rénale — plusieurs médicaments courants sont éliminés par les reins. Chez une personne dont les reins fonctionnent moins bien, les doses peuvent s'accumuler.
La mauvaise observance — plus l'ordonnance est complexe, plus on oublie, plus on mélange, plus on arrête. Ce cercle vicieux aggrave les maladies.
Attention aux personnes de plus de 65 ans
Après 65 ans, l'organisme élimine les médicaments moins rapidement. Les reins et le foie sont moins efficaces. Certains médicaments s'accumulent dans le sang et deviennent toxiques à des doses qui seraient normales chez un adulte plus jeune. La surveillance est encore plus importante.
5. Les interactions médicamenteuses
Une interaction médicamenteuse, c'est quand deux médicaments — ou plus — pris ensemble se perturbent mutuellement. Il en existe trois grands types :
Type d'interaction
Ce qui se passe
Exemple
Interaction pharmacocinétique
Un médicament modifie l'absorption, la distribution ou l'élimination de l'autre
Certains antibiotiques augmentent l'effet des anticoagulants (risque de saignement)
Interaction pharmacodynamique
Les effets des deux médicaments s'additionnent ou s'opposent
Deux médicaments qui baissent la tension pris ensemble → chute de tension
Interaction alimentaire
Un aliment modifie l'effet du médicament
Le pamplemousse augmente fortement l'effet de certaines statines et immunosuppresseurs
Votre pharmacien vérifie automatiquement les interactions à chaque dispensation. Si vous allez dans plusieurs pharmacies, pensez à vous enregistrer dans une seule officine référente — cela lui permet d'avoir une vue complète de tous vos médicaments via le Dossier Pharmaceutique.
6. Les médicaments les plus souvent en cause
Certaines familles de médicaments sont plus fréquemment impliquées dans les problèmes liés à la polypharmacie :
Famille
Exemples
Point de vigilance
Antihypertenseurs
Amlodipine, ramipril, bisoprolol
Risque de chute de tension en cas d'association ou de chaleur
Anticoagulants
Warfarine, apixaban, rivaroxaban
Interactions nombreuses — surveiller tout changement d'ordonnance
Antidiabétiques
Metformine, insuline, gliclazide
Risque d'hypoglycémie si interactions avec autres médicaments
Statines
Atorvastatine, rosuvastatine, simvastatine
Interactions avec pamplemousse, certains antibiotiques et immunosuppresseurs
Benzodiazépines et somnifères
Diazépam, lorazépam, zolpidem
Risque de chute, confusion, dépendance — déconseillés après 65 ans (liste de Beers)
Inhibiteurs de la pompe à protons (IPP)
Oméprazole, pantoprazole
Souvent prescrits par précaution, parfois maintenus inutilement des années
AINS
Ibuprofène, naproxène
Dangereux en association avec anticoagulants, IEC, diurétiques
Attention aux benzodiazépines
Les somnifères et anxiolytiques de la famille des benzodiazépines (valium, lexomil, temesta, stilnox…) sont formellement déconseillés après 65 ans selon la liste de Beers — une liste internationale de médicaments inappropriés chez les personnes âgées. Si vous les prenez, parlez-en à votre médecin : une déprescription progressive est souvent possible et bénéfique. Seul votre médecin traitant pourra vous accompagner dans votre démarche : ne prenez jamais une décision sans son avis.
7. La révision d'ordonnance : comment ça marche
La révision d'ordonnance (ou bilan de médication) est une consultation dédiée pendant laquelle le médecin passe en revue chaque médicament de l'ordonnance. Elle permet de :
Vérifier que chaque médicament a toujours une indication valable.
Identifier les médicaments qui peuvent être réduits ou arrêtés (déprescription).
Détecter des interactions médicamenteuses.
Adapter les doses aux capacités actuelles des reins et du foie (un bilan sanguin est demandé)
Simplifier l'ordonnance pour améliorer l'observance.
En pharmacie, le bilan de médication partagé est un service proposé par les pharmaciens d'officine pour les patients de plus de 65 ans sous polymédication chronique. Il est pris en charge par l'Assurance Maladie dans le cadre du dispositif "entretien pharmaceutique".
Comment demander une révision d'ordonnance ?
Lors de votre prochain rendez-vous, dites simplement à votre médecin : "J'aimerais qu'on fasse le point sur tous mes médicaments. Est-ce qu'on peut revoir ensemble si j'ai encore besoin de chacun ?" C'est une demande tout à fait légitime.
8. Ce que vous pouvez faire au quotidien
Vous n'êtes pas passif face à votre ordonnance. Voici des gestes concrets qui font une vraie différence :
Faites la liste de tous vos médicaments — y compris ceux que vous achetez sans ordonnance (paracétamol, compléments, vitamines). Apportez cette liste à chaque consultation.
Choisissez une pharmacie de référence — une seule pharmacie connaît tous vos médicaments. Elle vérifie les interactions à chaque dispensation via le Dossier Pharmaceutique.
Demandez à votre médecin "pourquoi ce médicament ?" — pour chaque médicament de votre ordonnance, vous avez le droit de savoir à quoi il sert. Si votre médecin l'explique, vous le prendrez mieux.
Signalez tout nouveau symptôme — somnolence, vertiges, nausées, troubles de la mémoire… peuvent être des effets secondaires ou des interactions médicamenteuses. Signalez-les avant d'arrêter quoi que ce soit.
Organisez vos prises — pilulier semainier, alarmes téléphone, applications dédiées (Medisafe, MyTherapy). La complexité d'une ordonnance est l'une des premières causes d'oubli.
À faire et à ne pas faire
✓ À faire
Apporter toute son ordonnance à chaque consultation
Signaler les médicaments sans ordonnance et compléments
Demander une révision d'ordonnance une fois par an
Utiliser une seule pharmacie de référence
Demander l'explication de chaque médicament
Signaler tout nouveau symptôme inhabituel
✕ À éviter
Arrêter un médicament sans en parler au médecin
Prendre un médicament d'un proche "qui a le même problème"
Multiplier les pharmacies (risque d'interactions non détectées)
Garder d'anciennes ordonnances et les renouveler seul
Prendre de l'ibuprofène si vous prenez des anticoagulants
Manger du pamplemousse avec certaines statines ou immunosuppresseurs
9. Questions fréquentes sur la polypharmacie
On parle de polypharmacie à partir de 5 médicaments différents pris chaque jour. La polypharmacie sévère commence à 10 médicaments ou plus. Ces seuils sont utilisés dans les études médicales et par la HAS.
Plus le nombre de médicaments augmente, plus le risque d'interactions médicamenteuses et d'effets indésirables augmente — de façon exponentielle au-delà de 5 médicaments.
Pas toujours. Certaines maladies chroniques associées — comme l'hypertension, le diabète et l'insuffisance cardiaque — nécessitent chacune plusieurs médicaments. Dans ces cas, la polypharmacie est médicalement justifiée.
Mais dans d'autres cas, certains médicaments ont été ajoutés avec le temps et ne sont plus nécessaires. Une révision régulière de l'ordonnance permet de faire ce tri en toute sécurité.
Non, sauf pour des médicaments sans risque à l'arrêt (comme certains compléments alimentaires). Pour tout médicament prescrit sur ordonnance, parlez-en d'abord à votre médecin.
Certains médicaments ne peuvent pas être arrêtés brutalement : antiépileptiques, bêta-bloquants, corticoïdes, anticoagulants. Un arrêt progressif sous surveillance est nécessaire.
C'est quand deux médicaments se perturbent mutuellement dans l'organisme. L'un peut augmenter ou diminuer l'effet de l'autre, créer un nouvel effet indésirable, ou bloquer son action.
Plus on prend de médicaments, plus le risque d'interaction augmente de façon exponentielle. Votre pharmacien vérifie ces interactions à chaque dispensation, via le Dossier Pharmaceutique.
C'est une consultation dédiée où le médecin passe en revue chaque médicament : pourquoi il a été prescrit, si l'indication est toujours valable, si la dose est encore adaptée, si des interactions existent.
Cette révision peut durer plus longtemps qu'une consultation habituelle. N'hésitez pas à demander à votre médecin d'organiser ce bilan, surtout si vous avez plus de 65 ans ou prenez plus de 5 médicaments.
Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM). Médicaments et personnes âgées. Rapport sur la polymédication. ANSM, 2022. ansm.sante.fr
Haute Autorité de Santé (HAS). Iatrogénie médicamenteuse chez la personne âgée : comment la prévenir ? HAS, 2022. has-sante.fr
American Geriatrics Society. Beers Criteria for Potentially Inappropriate Medication Use in Older Adults. Journal of the American Geriatrics Society, 2023.
Masnoon N, Shakib S, Kalisch-Ellett L, Caughey G. What is polypharmacy? A systematic review of definitions. BMC Geriatrics, 2017 ; 17(1) : 230.
Légifrance. Arrêté relatif au bilan de médication partagé et aux entretiens pharmaceutiques. Journal Officiel, 2020.
Cassel CK, Guest JA. Choosing Wisely: Helping Physicians and Patients Make Smart Decisions About Their Care. JAMA, 2012.
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