Je prends trop de médicaments :
la méthode pour faire réviser mon ordonnance
Vous ressortez tout juste du cabinet médical. Vos analyses sanguines montrent de nouveaux problèmes, dont certains vous handicapent au quotidien. Le médecin vous a rédigé une nouvelle ordonnance, a ajouté une molécule pour la prostate, une autre pour mieux contrôler votre tension. À partir de demain, ce sera 6, 8 ou 15 médicaments. Vous ne savez plus à quoi sert chacun. Vous avez du mal à tous les prendre : vous vous demandez s'ils sont tous vraiment utiles, finalement. Cette fiche est faite pour vous. Elle vous aide à comprendre ce qu'est la polypharmacie, pourquoi cela arrive, quels sont les risques, et surtout comment demander concrètement une révision d'ordonnance à votre médecin.
Qu'est-ce que la polypharmacie ?
La polypharmacie (ou polymédication) désigne la prise simultanée de plusieurs médicaments par un même patient. La définition la plus utilisée dans les études fixe le seuil à 5 médicaments ou plus par jour (Masnoon, 2017).
On distingue généralement deux niveaux :
- Polypharmacie modérée : de 5 à 9 médicaments différents par jour.
- Polypharmacie sévère (ou excessive) : 10 médicaments ou plus par jour.
Ce n'est pas forcément un problème en soi. Certaines maladies nécessitent effectivement plusieurs médicaments pour être contrôlées et atteindre leur bénéfice optimal. Mais quand l'ordonnance grossit au fil des années sans jamais être revue, des médicaments devenus inutiles à votre état, voire dangereux, peuvent s'y glisser.
Combien de personnes prennent trop de médicaments ?
La polypharmacie est un phénomène massif en France, directement lié au vieillissement de la population et à l'augmentation des maladies chroniques.
- En 2019, une personne de 75 ans et plus sur quatre (25,2 %) a reçu 10 médicaments ou plus par trimestre, et près d'une sur deux (46,7 %) entre 5 et 9 médicaments (EPI-PHARE, étude publiée en 2023).
- 39 % des personnes de 75 ans et plus prennent au moins 5 médicaments de façon régulière, c'est-à-dire délivrés au moins trois fois dans l'année (IRDES, 2014).
- C'est la tranche d'âge 75 ans et plus qui est la plus exposée, mais des adultes plus jeunes avec plusieurs maladies chroniques peuvent aussi être concernés.
- Les effets indésirables des médicaments sont en cause dans 20 % des hospitalisations en urgence des plus de 75 ans, et dans 25 % des hospitalisations des plus de 85 ans (HAS, 2014).
Pourquoi l'ordonnance s'allonge-t-elle avec les années ?
La polypharmacie ne résulte généralement pas d'une erreur médicale. Elle s'installe progressivement, pour des raisons souvent très logiques :
- L'accumulation de maladies chroniques : hypothyroïdie, hypertension, diabète, cholestérol, insuffisance cardiaque, arthrose… Chaque maladie peut nécessiter un ou plusieurs médicaments à vie.
- La prescription en cascade : un médicament provoque un effet secondaire, qu'on traite avec un autre médicament, qui en provoque un troisième… Ce mécanisme est bien documenté.
- Les prescriptions de différents spécialistes : cardiologue, rhumatologue, endocrinologue : chacun prescrit ce qui relève de sa spécialité, et l'ensemble peut ne jamais être réévalué globalement.
- Le temps qui passe sans révision : un médicament prescrit pour 3 mois peut se retrouver renouvelé pendant 10 ans par habitude, sans que l'indication soit réévaluée.
- Les recommandations médicales : pour certaines maladies comme l'insuffisance cardiaque ou le diabète avec complications, les recommandations officielles préconisent elles-mêmes l'association de plusieurs médicaments.
Quels sont les risques de la polypharmacie ?
Plus on prend de médicaments, plus le risque de problèmes augmente. Les principaux risques sont :
- Les interactions médicamenteuses : deux médicaments qui se perturbent mutuellement. Le risque augmente de façon exponentielle avec le nombre de médicaments.
- Les effets indésirables cumulés : chaque médicament peut avoir des effets secondaires. Plusieurs médicaments ensemble multiplient les risques.
- La chute : somnifères, anxiolytiques, antihypertenseurs et certains antidouleurs augmentent le risque de chute, surtout chez les personnes âgées.
- La confusion et les troubles cognitifs : certains médicaments (antihistaminiques, somnifères, certains antispasmodiques) altèrent la mémoire et la concentration, surtout après 65 ans.
- L'insuffisance rénale : plusieurs médicaments courants sont éliminés par les reins. Chez une personne dont les reins fonctionnent moins bien, les doses peuvent s'accumuler.
- La mauvaise observance : plus l'ordonnance est complexe, plus on oublie, plus on mélange, plus on arrête. Ce cercle vicieux aggrave les maladies.
Qu'est-ce qu'une interaction entre médicaments ?
Une interaction médicamenteuse, c'est quand deux médicaments, ou plus, pris ensemble se perturbent mutuellement. Il en existe trois grands types :
| Type d'interaction | Ce qui se passe | Exemple |
|---|---|---|
| Interaction pharmacocinétique | Un médicament modifie l'absorption, la distribution ou l'élimination de l'autre | Certains antibiotiques augmentent l'effet des anticoagulants (risque de saignement) |
| Interaction pharmacodynamique | Les effets des deux médicaments s'additionnent ou s'opposent | Deux médicaments qui baissent la tension pris ensemble → chute de tension |
| Interaction alimentaire | Un aliment modifie l'effet du médicament | Le pamplemousse augmente fortement l'effet de certaines statines et immunosuppresseurs |
Votre pharmacien vérifie automatiquement les interactions à chaque dispensation. Si vous allez dans plusieurs pharmacies, pensez à vous enregistrer dans une seule officine référente, cela lui permet d'avoir une vue complète de tous vos médicaments via le Dossier Pharmaceutique.
Quels médicaments surveiller en priorité ?
Certaines familles de médicaments sont plus fréquemment impliquées dans les problèmes liés à la polypharmacie :
| Famille | Exemples | Point de vigilance |
|---|---|---|
| Antihypertenseurs | Amlodipine, ramipril, bisoprolol | Risque de chute de tension en cas d'association ou de chaleur |
| Anticoagulants | Warfarine, apixaban, rivaroxaban | Interactions nombreuses, surveiller tout changement d'ordonnance |
| Antidiabétiques | Metformine, insuline, gliclazide | Risque d'hypoglycémie si interactions avec autres médicaments |
| Statines | Atorvastatine, rosuvastatine, simvastatine | Interactions avec le pamplemousse (atorvastatine, simvastatine), certains antibiotiques et immunosuppresseurs |
| Benzodiazépines et somnifères | Diazépam, lorazépam, zolpidem | Risque de chute, confusion, dépendance, à éviter en général après 65 ans (liste de Beers 2023) |
| Inhibiteurs de la pompe à protons (IPP) | Oméprazole, pantoprazole | Souvent prescrits par précaution, parfois maintenus inutilement des années |
| AINS | Ibuprofène, naproxène | Dangereux en association avec anticoagulants, IEC, diurétiques |
Comment faire réviser son ordonnance ?
La révision d'ordonnance (ou bilan de médication) est une consultation dédiée pendant laquelle le médecin passe en revue chaque médicament de l'ordonnance. Elle permet de :
- Vérifier que chaque médicament a toujours une indication valable.
- Identifier les médicaments qui peuvent être réduits ou arrêtés (déprescription).
- Détecter des interactions médicamenteuses.
- Adapter les doses aux capacités actuelles des reins et du foie (un bilan sanguin est demandé).
- Simplifier l'ordonnance pour améliorer l'observance.
Pour une personne âgée qui a plusieurs maladies chroniques, la HAS conseille de faire ce point sur les traitements au moins une fois par an (HAS, 2015).
En pharmacie, le bilan de médication partagé est un service proposé par les pharmaciens d'officine pour les patients de plus de 65 ans qui ont une maladie chronique et au moins 5 médicaments prescrits depuis 6 mois ou plus (Assurance Maladie, 2024). Il est pris en charge par l'Assurance Maladie.
Que faire au quotidien avec beaucoup de médicaments ?
Vous n'êtes pas passif face à votre ordonnance. Voici des gestes concrets qui font une vraie différence :
- Faites la liste de tous vos médicaments : y compris ceux que vous achetez sans ordonnance (paracétamol, compléments, vitamines). Apportez cette liste à chaque consultation.
- Choisissez une pharmacie de référence : une seule pharmacie connaît tous vos médicaments. Elle vérifie les interactions à chaque dispensation via le Dossier Pharmaceutique.
- Demandez à votre médecin "pourquoi ce médicament ?" : pour chaque médicament de votre ordonnance, vous avez le droit de savoir à quoi il sert. Si votre médecin l'explique, vous le prendrez mieux.
- Signalez tout nouveau symptôme : somnolence, vertiges, nausées, troubles de la mémoire… peuvent être des effets secondaires ou des interactions médicamenteuses. Signalez-les avant d'arrêter quoi que ce soit.
- Organisez vos prises : pilulier semainier, alarmes téléphone, applications dédiées (Medisafe, MyTherapy). La complexité d'une ordonnance est l'une des premières causes d'oubli.
À faire et à ne pas faire
- Apporter toute son ordonnance à chaque consultation
- Signaler les médicaments sans ordonnance et compléments
- Demander une révision d'ordonnance une fois par an
- Utiliser une seule pharmacie de référence
- Demander l'explication de chaque médicament
- Signaler tout nouveau symptôme inhabituel
- Arrêter un médicament sans en parler au médecin
- Prendre un médicament d'un proche "qui a le même problème"
- Multiplier les pharmacies (risque d'interactions non détectées)
- Garder d'anciennes ordonnances et les renouveler seul
- Prendre de l'ibuprofène si vous prenez des anticoagulants
- Manger du pamplemousse avec certaines statines ou immunosuppresseurs
Quiz à imprimer : connaissez-vous bien la polypharmacie ?
Quiz : connaissez-vous bien la polypharmacie ?
Cochez « vrai » ou « faux ». Les réponses sont en bas. Ce quiz sert aussi en atelier d'éducation thérapeutique.
- On parle de polypharmacie à partir de 5 médicaments différents pris chaque jour.VraiFaux
- Les vitamines, les plantes et les médicaments sans ordonnance ne comptent pas.VraiFaux
- Après 65 ans, le corps élimine les médicaments moins vite.VraiFaux
- Un verre de jus de pamplemousse bu 2 heures avant le médicament ne pose aucun problème.VraiFaux
- J'ai trop de médicaments : je peux en arrêter un sans en parler à mon médecin.VraiFaux
- Les somnifères de la famille des benzodiazépines augmentent le risque de chute.VraiFaux
- Prendre de l'ibuprofène avec un anticoagulant est sans danger.VraiFaux
- Je peux demander à mon médecin de revoir toute mon ordonnance.VraiFaux
- Changer souvent de pharmacie aide à mieux repérer les interactions.VraiFaux
- Une somnolence ou des vertiges nouveaux peuvent venir d'un médicament.VraiFaux
Voir les réponses
- Vrai. C'est le seuil le plus utilisé. On parle de forme sévère à partir de 10 médicaments.
- Faux. Ils comptent aussi. Certains interagissent avec vos traitements : signalez-les à votre médecin et à votre pharmacien.
- Vrai. Les reins et le foie travaillent moins vite. Certains médicaments peuvent s'accumuler dans le sang.
- Faux. Avec certains médicaments, l'effet d'un seul verre dure encore 24 heures. Demandez à votre pharmacien.
- Faux. Certains médicaments ne s'arrêtent pas d'un coup. Parlez-en d'abord à votre médecin.
- Vrai. Chez la personne âgée, ils exposent aux chutes et aux troubles de la mémoire. Leur arrêt se fait toujours progressivement.
- Faux. Cette association augmente le risque de saignement. Demandez conseil avant de prendre un anti-inflammatoire.
- Vrai. C'est une demande normale. La HAS conseille ce point au moins une fois par an chez la personne âgée qui a plusieurs maladies chroniques.
- Faux. Une pharmacie de référence voit l'ensemble de vos traitements et repère mieux les interactions.
- Vrai. Signalez tout nouveau symptôme à votre médecin ou à votre pharmacien, avant d'arrêter quoi que ce soit.
Quiz MediScribe, mediscribe.fr. Ce document ne remplace pas l'avis de votre médecin.
Quelles sont les questions les plus fréquentes ?
On parle de polypharmacie à partir de 5 médicaments différents pris chaque jour. La polypharmacie sévère commence à 10 médicaments ou plus. Ces seuils sont utilisés dans les études médicales et par la HAS.
Plus le nombre de médicaments augmente, plus le risque d'interactions médicamenteuses et d'effets indésirables augmente, de façon exponentielle au-delà de 5 médicaments.
Pas toujours. Certaines maladies chroniques associées, comme l'hypertension, le diabète et l'insuffisance cardiaque, nécessitent chacune plusieurs médicaments. Dans ces cas, la polypharmacie est médicalement justifiée.
Mais dans d'autres cas, certains médicaments ont été ajoutés avec le temps et ne sont plus nécessaires. Une révision régulière de l'ordonnance permet de faire ce tri en toute sécurité.
Non, sauf pour des médicaments sans risque à l'arrêt (comme certains compléments alimentaires). Pour tout médicament prescrit sur ordonnance, parlez-en d'abord à votre médecin.
Certains médicaments ne peuvent pas être arrêtés brutalement : antiépileptiques, bêta-bloquants, corticoïdes, anticoagulants. Un arrêt progressif sous surveillance est nécessaire.
C'est quand deux médicaments se perturbent mutuellement dans l'organisme. L'un peut augmenter ou diminuer l'effet de l'autre, créer un nouvel effet indésirable, ou bloquer son action.
Plus on prend de médicaments, plus le risque d'interaction augmente de façon exponentielle. Votre pharmacien vérifie ces interactions à chaque dispensation, via le Dossier Pharmaceutique.
C'est une consultation dédiée où le médecin passe en revue chaque médicament : pourquoi il a été prescrit, si l'indication est toujours valable, si la dose est encore adaptée, si des interactions existent.
Cette révision peut durer plus longtemps qu'une consultation habituelle. N'hésitez pas à demander à votre médecin d'organiser ce bilan, surtout si vous avez plus de 65 ans ou prenez plus de 5 médicaments.
Sur quelles sources s'appuie cette fiche ?
- Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM). Bon usage des médicaments chez les personnes âgées. ANSM, juin 2023. ansm.sante.fr
- Haute Autorité de Santé (HAS). Comment améliorer la qualité et la sécurité des prescriptions de médicaments chez la personne âgée ? Fiche points clés, septembre 2014. has-sante.fr
- American Geriatrics Society. Beers Criteria for Potentially Inappropriate Medication Use in Older Adults. Journal of the American Geriatrics Society, 2023 ; 71(7) : 2052-2081. doi:10.1111/jgs.18372
- Masnoon N, Shakib S, Kalisch-Ellett L, Caughey G. What is polypharmacy? A systematic review of definitions. BMC Geriatrics, 2017 ; 17(1) : 230. doi:10.1186/s12877-017-0621-2
- Légifrance. Arrêté relatif au bilan de médication partagé et aux entretiens pharmaceutiques. Journal Officiel, 2020.
- Cassel CK, Guest JA. Choosing Wisely: Helping Physicians and Patients Make Smart Decisions About Their Care. JAMA, 2012 ; 307(17) : 1801-1802. doi:10.1001/jama.2012.476
- Monégat M, Sermet C. La polymédication : définitions, mesures et enjeux. Revue de la littérature et tests de mesure. IRDES, Questions d'économie de la santé n° 204, décembre 2014. irdes.fr
- Drusch S, Zureik M, Herr M. Potentially inappropriate medications and polypharmacy in the older population: a nationwide cross-sectional study in France in 2019. Thérapie, 2023 ; 78(5) : 575-584 (EPI-PHARE). doi:10.1016/j.therap.2023.02.001
- Haute Autorité de Santé (HAS). Prendre en charge une personne âgée polypathologique en soins primaires. HAS, juin 2015. has-sante.fr
- Haute Autorité de Santé (HAS). Quelle place pour les benzodiazépines dans l'anxiété ? HAS, 2018, mise à jour validée en juillet 2024. has-sante.fr
- Assurance Maladie. Le rôle des autres professionnels de santé et des aidants (bilan partagé de médication). ameli.fr, janvier 2024. ameli.fr
- Korsia-Meffre S. Agrumes et médicaments : un cocktail parfois difficile à apprécier. VIDAL, 30 juin 2022. vidal.fr
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